• La bataille de France – Partie 1 : vers le front

    Au décès de mon père, j’ai trouvé dans ses affaires un carnet manuscrit inachevé rédigé dans un camp de prisonniers en Allemagne, et relatant de son point de vue la débâcle française, et sa déportation pour une captivité qui durera cinq années. Il était en effet en 1940 jeune officier cantonné en Lorraine. Je me propose d’en diffuser quelques extraits – témoignage sur le terrain – de la cuisante défaite de la « bataille de France ».

     

    Contexte : nous sommes au printemps 1940, après une valse hésitation (la drôle de guerre) qui s’éternise depuis septembre 1939 (le 3 septembre, français et anglais ont déclaré la guerre à l’Allemagne qui vient d’envahir la Pologne le 1er septembre 39), l’armée allemande lance une opération de grande ampleur le 10 mai 1940 par la Belgique (qui capitulera le 28 mai), et effectue une percée inattendue via les Ardennes Belges (le 13 mai), que l’état major allié avait considéré comme peu probable.

     

     

    «  Offlag II D le 18 Sept. 1940

     

    Je commence ce journal aujourd’hui bien que je sois prisonnier depuis le 8 Juin. J’essaierai de relater jusqu’à cette date les événements qui m’ont conduit ici. Qu’importent les quelques inexactitudes qui s’y glisseront la seule chose comptant sera l’expression des sentiments de joie de désespoir ou de peine qui m’ont traversé pendant ma captivité. J’ai commencé ce livret aujourd’hui car jusqu’à présent les cantiniers du camp se sont ingéniés à ne pas nous vendre de papier.

    Fin mai, je suis à Mackviller (Lorraine). Le CID 24 auquel j’appartiens reçoit l’ordre vers le 24 ou 25 d’embarquer. Je suis officier d’embarquement et procède à ce dernier en même temps que la CHR 78 RI. Cette compagne possède de nombreux fourgons, ce qui complique notre départ qui s’effectue avec 2 à 3 heures de retard : retard providentiel comme il sera vu par la suite. Le morne voyage s’effectue en chemin de fer et dure 2 jours. Nous devons faire un long détour car la gare de Vitry le François vient d’être détruite par l’aviation allemande. Si nous étions partis à l’heure nous nous serions trouvés dans cette gare à l’heure où elle a été bombardée. Je vois dans cet événement la main de la providence divine.

    Avant de continuer mon journal je vais donner les noms des officiers de ma compagnie. A tout seigneur tout honneur le Ct du CID M… est petit, très vif, et signe caractéristique il possède une barbiche. Le lieut adjt. : D… Émile, rondouillard et joufflu. Mon Ct de Cie L… André : jeune et rose, un peu sombre et triste : il est jeune marié.

    3 aspirants : H…, grand à lunettes, professeur de maths. L… Georges, Berrichon de bon aloi, et M… Clément très jeune, gai et notre dévoué popotier. Il sont tous deux instituteurs et nouvellement promus… Notre voyage est assez gai et se termine à Creil plus précisément à Ciry les Mélot [ Je pense qu'il a voulu dire Cires-les-Mello ].

    La compagnie va embarquer dans les bois de [ effacé ? Toute correspondance était soumise à la censure allemande – est-ce le cas pour ce lieu géographique ?] à quelques kilomètres. Je dois effectuer ce trajet en pleine nuit et sans carte. Après de pénibles détours, j’arrive au petit pays vers 1 heure.

    Je m’endors dans mon manteau et retrouve la C ie au réveil. J’ai une chambre dans une ferme j’y coucherai une nuit car le deuxième jour de notre arrivée nous recevons l’ordre de nous porter à Esquennoy qui se trouve à 80 kms de notre campement. Le voyage s’effectue en trois nuits. Je suis très content de ma section qui effectue ces marches allègrement et sans perte. Le 4 Juin [ Les allemands ont déjà pris Dunkerque, dont l'évacuation est terminée le 3 Juin ] nous sommes à Esquennoy joli petit pays très gai. Ma section cantonne dans une ferme, et je couche dans une chambre de cette ferme. Mon fidèle ordonnance l’a gentiment arrangée.

    Je couche une nuit dans cette chambre ce sera la dernière fois que je dormirai dans un lit. Je reçois l’ordre d’installer un point d’appui le lendemain matin sur les lisières du village. Je me mets en oeuvre pour effectuer ma mission. Nous avions une jolie popote au château d’Esquennoy. J’y ai mangé deux fois. Alors que nous sommes installés nous apprenons que le front est rompu au sud d’Amiens, et que l’ennemi a créé une poche. Des éléments épars d’artillerie repassent près de nous. Ils ont l’air fatigués. Ils se replient et racontent les histoires les plus invraisemblables sur l’attaque des allemands. Dans la journée du 6 ma compagnie fait mouvement et se dirige vers le Nord pour occuper Bonneuil les Eaux. Le CID est en réserve de la division. J’occupe avec ma section les lisières Ouest du village près du château d’eau. Toute la nuit et la journée sont occupées au creusement des abris. Le 7 [ juin ] la division se replie sous la pression des unités motorisées allemandes. Toute la journée nous sommes survolés et bombardés par des Stukas. Le CID perd là deux de ses meilleurs officiers : G… dit « le morne », charmant garçon breton jovial et boute en train, et T… beau garçon sympathique en pleine force. Ma pensée s’arrête quelques instants sur ces deux ss/officiers qui avaient été les témoins de nos heures joyeuses ou pénibles de Lorraine. »

     

    J’ai volontairement évité de citer les noms exacts des personnes par respect de la vie privée. [ A suivre ...]

     


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