• La bataille de France – Partie 3 (fin) : vers les camps

    Voici donc la dernière partie du petit journal que m’a laissé mon père. Je pense qu’il a sans doute rédigé une suite, mais je n’ai par réussi à la trouver; il est vrai qu’il n’a jamais été loquace sur ces moments pénibles de sa vie. Je sais également qu’il fera trois tentatives d’évasion, toutes trois manquées, qu’il passera par le célèbre camp de Colditz, et finira libéré comme tant d’autres par l’armée américaine.

     

    Nous sommes le 8 Juin 1940, l’armée française est en complète déroute; les restes de la compagnie viennent d’être faits prisonniers, et c’est le long voyage jusqu’en Pologne

    « A partir de cet instant je raconterai succinctement ce que j’ai souffert. Physiquement je n’ai jamais tant peiné. Jamais je n’ai souffert du froid de la faim, et de la soif comme depuis que je suis en captivité. Sitôt prisonnier j’ai été conduit au PC de l’officier des troupes motorisées qui m’avaient capturé. J’ai noté chez tous les combattants un esprit large et chevaleresque que l’on trouve de moins en moins au fur et à mesure que l’on s’éloigne du front. L’officier qui m’a pris m’a offert à boire et des cigarettes. Il n’avait pas la morgue des vainqueurs mais plutôt une sorte de respect devant l’ennemi pris en combattant. J’ai été ensuite conduit au PC d’un officier de renseignements qui a bien voulu prendre des lettres pour nos famille.

    Ensuite j’ai été conduit de Breteuil en flammes à Amiens dévasté et a certains quartiers brûlés.

    Je retrouve là le Ct C…, d’autres officiers et L…. qui a failli être tué parce que j’avais opposé une trop grande résistance ds mon repli. A Amiens nous fut servi pour la première fois une soupe de pois cassés brûlés. C’était la première nourriture depuis 45 heures. Nous passons la nuit à Amiens. Vers minuit nous sommes réveillés par de violents éclatements. La RAF vient bombarder Amiens. Une torpille tombe près du poste de la caserne. Toutes les vitres et les tuiles sautent. J’ai eu là une très grosse émotion. Je pensais sincèrement que nous allions tous périr dans cette cours de caserne. Le lendemain, nous repartons. Étape pénible sous une chaleur accablante jusqu’à Albert.

    Nous sommes une colonne de 6 à 7000 sur la route. IL fait une chaleur torride. Rien à boire et de plus en plus l’estomac vide. A Albert nous touchons une maigre soupe aux pâtes et nous repartons vers Bapaume. Étape encore très pénible. Arrivée à Bapaume, soupe aux nouilles. De plus en plus la faim devient lancinante. Ensuite Bapaume Cambrai sous une pluie battante, les membres las, la faim tenaillante. Cette faim que mon robuste appétit rend encore plus effroyable et que je n’ai jamais pu apaiser depuis ma capture. J’arrive à Cambrai complètement exténué. Nous restons deux jours à Cambrai ds une caserne où nous sommes environ 6 ou 7000 dans un état lamentable, sans eau, sans couverture. Je grelotte de froid deux nuits durant dans mes vêtements mouillés.

    Nous sommes le 12 ou le 13 juin. Peu importe. J’ai retrouvé là S…. camarade de promotion et nous sommes encore ensemble. [ Les allemands entrent dans Paris Le 14 Juin ]

    Ils nous servent à Cambrai une soupe infâme sûre, et nous attrapons tous de violentes coliques.

    Nous prenons alors le train en direction de l’Allemagne.

    Nous sommes 54 dans mon wagon à bestiaux. Nous ne pouvons pas bouger tant nous sommes serrés et nous resterons trois jours dans cette situation avec pour seule nourriture une tranche de pain et de fromage. Jamais je n’ai eu si faim que pendant ces trois longs jours où mon estomac réclamait sans cesse la nourriture que je ne pouvais lui donner. J’ai vu un officier manger pour apaiser sa faim des escargots ramassés sur le bout de la voie ferrée. J’ai moi-même ramassé quelques croûtes de pain sur le ballast d’une gare pour avoir l’illusion de calmer mon appétit

    Nous avons traversé toute la Belgique Dévastée et meurtrie cette belle Belgique que j’aime tant parce qu’elle est un peu ma Patrie.

    Nous recevons de la croix rouge hollandaise du pain blanc à Endhoven. Bénie soit cette croix rouge qui nous ranime et nous rend un peu de force par son bel acte. Le troisième jour de voyage nous atteignons Meppen ville frontière et nous sommes dirigés vers le camp de Versen où nous restons trois jours. Il me revient à l’esprit deux faits oubliés. Pendant les marches à la 2 ème étape, fatigué, l’esprit et le coeur vide, je m’étais arrêté, sur le bord de la route. Des allemands nous avaient dit que des autos nous transporteraient. Mais une sentinelle s’est approchée de moi, et en cris gutturaux m’intima l’ordre de repartir immédiatement, les paroles furent accompagnées du geste brutal de mise en joue et malgré les pieds en sang, la fatigue cruelle, je dus repartir. Je suis sûr que la brute aurait tiré, car je sais que d’autres officiers et soldats ont payé de leur vie ce geste de lassitude et d’abandon. J’ai vu leur cadavre [illisible] sur le bord de la route.

    Nous sommes déjà loin de l’attitude chevaleresque de ceux qui nous capturèrent.

    Le deuxième incident que je veux relater est le suivant. Pendant la traversée de la Belgique, nos hommes étaient sur des wagons plate-formes pire que du bétail car à ce dernier on donne des wagons couverts. Un des soldats terrassé par la fatigue, s’est écroulé sur le ballast et est resté inanimé sur la voie. Un train est arrivé en sens inverse et le pauvre a dû être effroyablement écrasé.

    A Versen nous a été servie une soupe infecte d’orge et de pommes de terre non épluchées. Cette soupe m’a rappelé exactement la potée que l’on donne chez nous aux cochons et que les paysans appellent la caboulée.

    Nous sommes restés deux jours à Versen et nous sommes partis vers un camp de triage à Bathom. Nous avons traversé dans des wagons à [ Decauville : il s'agit sans doute de la marque « Decauville », fabricant ferroviaire de l'époque ] toute la plaine aride de la Westphalie.

    Les riches campagnes françaises sont loin.

    Ici des bourbiers des orges de 30 cms et sûrement pas de blé. De Bathom, nous prenons le train pour le camp définitif.

    Nous avons reçu pour le voyage de deux jours un tiers de pain et un morceau de fromage. Nous arrivons le 21 Juin à Westwalenhoff (Grossborn) [cela semble être à coté de Jastrowo en Pologne]. Voilà le camp où je suis encore aujourd’hui. Je suis affecté au block III. J’y ai eu très faim dans ce block. Nous sommes 40 ds des chambres d’une vingtaine. Je couche par terre ainsi que S…. Les menus sont très frugaux. Le matin ersatz de café, le midi une soupe liquide à l’orge et aux pommes de terre de mauvaise qualité. Le soir un pain pour 5 et un peu de graisse ou de boudin (ersatz).

    Je me couche chaque soir le ventre creux. Heureusement des conférences très intéressantes font parfois oublier le temps. J’ai reçu rencontré aussi Jacques D…. sympathique camarade de promotion, il a été pris à Dunkerque, et se trouve au Block IV. Nous obtenons d’aller le retrouver et le 22 juillet nous partons retrouver de nouveaux camarades au Block IV. »

     

     

    On comptera plus de 1 700 000 prisonniers français emmenés en Stalag ou Offlag, les survivants passeront 5 longues années en Allemagne, dans des situations bien diverses : pour les soldats, le travail dans les fermes, les officiers resteront le plus souvent en captivité. Néanmoins, tous à des degrés variés connaîtront le faim, le manque d’hygiène, la fatigue, le désespoir, la mort.

     

    Je tenais à diffuser ce petit témoignage comme devoir de mémoire.

    Voici un lien, tout à fait intéressant qui retrace cette fois la totalité de la vie dans les camps de prisonniers de guerre : http://stalag.2d.free.fr/index.html

     

     

     


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